(Choix et présentation de Françoise Chauvin)
Ce recueil de Gustave Thibon est entièrement inédit. Ce sont des pensées qu'il notait chaque jour dans un cahier. Issues d'un dialogue avec lui-même si intérieur qu'il confine à la prière, elles lui appartiennent comme un secret, mais en même temps, empreintes d'une vérité, qui elle ne lui appartient pas, elles tendent irrésistiblement à se transmettre. Dans ses cahiers, Gustave Thibon datait très exactement chacune de ses pensées. Elles ont été réparties ici en chapitres, selon la méthode de leur auteur. L'ordre chronologique est néanmoins rigoureusement respecté à l'intérieur de chaque chapitre. La première partie de ce volume est une sorte d'autoportrait. Autoportrait n'est d'ailleurs pas le mot juste, car Thibon ne se dépeint pas et ne se "livre" pas davantage : il se donne. Ce je, qui n'enferme pas de moi, est infiniment ouvert à l'autre. "Si je ne deviens pas toi, si le moi ne se perd pas dans l'amour, il se perd lui-même."
Bien que Thibon soit l'homme le plus farouchement fidèle à sa propre loi, et à elle seule, il se révèle, dans son œuvre comme dans sa vie, mystérieusement plus proche de nous que nous ne le sommes des uns des autres et que chacun ne l'est de soi-même. Mais cette apparente contradiction n'est-elle pas précisément ce qui fait d'un "grand homme" un homme vraiment grand : non pas d'abord incomparablement plus doué, mais plus homme que les hommes ordi-
naires ? "Vous êtes un homme, Monsieur Goethe", disait Napoléon à Goethe en le quittant, pour lui exprimer le dernier mot de son admiration...
1932-1982. 1932, parce que c'est l'année où Thibon commence à tenir ses cahiers. Il les tiendra jusqu'à sa mort.
1982, parce que c'est à peu près le seuil au-delà duquel il reprend ses pensées à la pensée, pour les donner, ou plutôt les rendre, à la prière ; il les refond, au cœur incandescent de son esprit, en une sorte de langage à la seconde puissance, dans lequel il nous fait entendre "une parole aussi désarmée que le silence de Dieu".