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Le Roman de Pékin n’est pas une histoire de Pékin, il comprend des histoires de Pékin, qui sont autant de coups de projecteurs braqués sur différents épisodes de l’histoire de la capitale chinoise. Autant de petites nouvelles qui font un roman.
L’existence de Pékin est presque un miracle en soi. La ville aurait très bien pu disparaître, les changements de dynasties entraînant généralement l’abandon ou la destruction de l’ancienne capitale. Or les Qinq, qui ont succédé aux Ming en 1644, ont choisi de demeurer dans la capitale de ceux dont ils avaient pris la place. Et ceci à cause d’une belle femme ?
Pékin, c’est avant tout la Cité interdite, là où trône le Fils du Ciel. Le palais impérial est le centre du pouvoir, le centre culturel et spirituel de l’Empire du Milieu. Mais il est aussi le lieu de toutes les intrigues, des drames et même des meurtres. Bref, il est celui de la grande et de la petite histoire. Pékin ne se résume pas cependant à l’empereur et à la Ville pourpre interdite.
À travers le roman de Pékin, ce sont de multiples héros et personnages qui défilent sous nos yeux : les empereurs et les impératrices, ainsi que les courtisans, les eunuques et les concubines dont ils sont entourés.
On y retrouve ceux qui ont marqué Pékin d’une manière ou d’une autre - de Marco Polo à Mao Zedong - à commencer par ses empereurs, le grand Qianlong des Qing, au XVIIIe siècle, ou encore le dernier empereur, Puyi, au début du XXe siècle. Sans oublier la redoutable impératrice douairière Cixi, qui a gouverné « derrière le rideau » la Chine pendant cinquante ans, de 1960 à sa mort, en 1908.
Place est faite également aux eunuques, dont le rôle – particulièrement néfaste – a contribué à la fin de la dynastie des Ming. Certains eunuques ont joué un rôle considérable, pour le pire le plus souvent. Quant aux concubines, plusieurs d’entre elles sont restées dans l’histoire, pour leur plus grand malheur parfois.
Pékin a toujours fasciné les Occidentaux, à commencer par le premier à avoir découvert la nouvelle capitale impériale, Marco Polo. Le récit de son séjour en Chine, à la fin du XIIIe siècle, est depuis le Moyen Âge un best-seller, au même titre que la Bible. Les missionnaires jésuites venus d’Europe ont laissé leur empreinte dans l’histoire de la capitale chinoise. Tel le père Ricci, l’homme qui voulait évangéliser la Chine, mort à Pékin en 1610. Sous les empereurs Kangxi (le contemporain de Louis XIV) et Qianlong, de nombreux jésuites ont vécu à la cour de Chine, dont le célèbre père Castiglione et le Français Jean-Denis Attiret, auteur d’une lettre où il décrit cette merveille que fut le Yuanming Yuan, le palais d’Été.
Au détour d’un chapitre, des histoires de Pékin nous réservent des rencontres inattendues, avec Napoléon par exemple ou encore Victor Hugo. Ou bien encore avec Victor Segalen. Pour son malheur, Pékin a attiré les soldats occidentaux ! Une première fois en 1860, avec une expédition militaire anglo-française, laquelle a perpétré un crime que les Chinois n’oublieront jamais, à savoir le sac du palais d’Été, le Versailles chinois. Et également en 1900, avec les 55 jours de Pékin, c’est-à-dire la révolte des Boxeurs et le siège des légations étrangères. Des heures particulièrement sombres, dont Pierre Loti s’est fait l’écho.
Pékin est encore célèbre pour son opéra… et la Grande Muraille. Mais Pékin vaut également par ses habitants, le petit peuple pékinois, et ses hutong, ses ruelles en voie de disparition, évoqués par le grand écrivain que fut Lao She, victime de la révolution culturelle. La destruction de ces hutong menace-t-elle le charme si particulier de Pékin ? L’auteur pose la question, avant de répondre que Pékin sera toujours Pékin.
Le 8 août 2008 (le 08/08/08) à 8h08 du soir (le chiffre 8 est un chiffre favorable, selon l’horoscope chinois), débuteront les Jeux Olympiques de Pékin. Souhaitons à la capitale chinoise d’atteindre son apothéose pour le 600e anniversaire du début de sa construction.
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Dans l’avant-propos de sa biographie de Puyi, le dernier empereur, Edward Behr écrit qu’il est facile de « romancer » l’histoire. Il suffit alors de décrire des événements fictifs, mais vraisemblables, comme s’ils s’étaient produits effectivement. Le journaliste américain estime qu’il s’agit d’une technique qui l’a toujours irritée, et que « même superbement réalisée, ce n’est jamais qu’un subterfuge ». Il avoue n’avoir aucun mal à résister à cette tentation de la fiction.
Ce roman de Pékin n’est pas non plus une histoire classique de Pékin, il se contente de raconter des histoires de Pékin, qui sont autant de coups de projecteurs destinés à éclairer divers épisodes de son histoire. Il s’agit sans doute d’un choix arbitraire et réducteur, tant l’histoire de Pékin regorge d’histoires publiques ou privées, à l’instar des grandes capitales que sont Paris, Rome, Saint-Pétersbourg, Vienne ou Constantinople. Avec cette particularité, pour nous Occidentaux : il y aurait en fait deux histoires de Pékin. L’une, proprement chinoise et pékinoise, avec les empereurs des dynasties Ming et Qing, les eunuques et les concubines, les favoris de la cour, et, in fine, ce personnage incontournable qu’est l’impératrice douairière Cixi (T’seu-hi). Et l’autre, mettant en scène des étrangers, des missionnaires jésuites, des ambassadeurs britanniques, des militaires anglais et français, un précepteur écossais et un écrivain breton, une artiste américaine et un certain Marco Polo pour commencer. Des étrangers qui ont en commun d’avoir été fascinés par la capitale de la Chine et qui ont trouvé leur place, pour le meilleur ou pour le pire, dans son histoire.
Le roman de Pékin est aussi le roman de la Cité interdite, le plus grand complexe palatial au monde, avec ses 9.999 pièces et ses multiples palais. Une ville fortifiée où l’on pourrait dresser l’équivalent de onze châteaux de Versailles. Elle figure parmi les grands héritages historiques et culturels de l’humanité, elle qui a abrité vingt-quatre empereurs et qui a été le siège du pouvoir du pays le plus peuplé de la planète. La Cité interdite est certes le plus grand trésor de la Chine impériale, mais elle ne saurait suffire à résumer Pékin.
J’ai découvert Pékin pour la première fois en 1979, lors d’un voyage organisé par Les Amis de l’Orient (l’organisme de voyages dépendant du musée Guimet). C’était quasiment le premier voyage proprement touristique autorisé à se rendre en Chine communiste. Jusqu’alors, le pays n’accueillait que des voyages officiels ou semi-officiels, réservés à des « invités de marque ». Un long voyage d’un mois qui, après Pékin, nous a mené à Datong (grottes de Yungang), Xi’an avec l’armée enterrée du « Premier Empereur » -celui de la dynastie Qin, Qinshi-huang - et Luoyang (grottes de Longmen). À propos de Shi-huang et de l’armée des guerriers et chevaux en terre cuite, notre petit groupe de touristes étrangers fut parmi les premiers, sinon le premier, à contempler cette extraordinaire découverte archéologique - peut-être la plus importante du XXe siècle. À l’époque, aucun d’entre nous n’en avait entendu parler !
Un drôle de voyage en vérité ! C’était trois ans après la mort de Zhou Enlai et de Mao Zedong, peu de temps après l’arrivée des « rénovateurs » et du retour de Deng Xiaoping au pouvoir. Et le tout début de la « démaoïsation ». C’était la pleine époque du Mouvement pour la démocratie, dit « Le Printemps de Pékin » (novembre 1978-mars 1980). Mais nous n’en savions pas grand-chose. Le procès de la Bande des Quatre n’avait pas encore eu lieu. Des dazibao, ces affichettes écrites à la main, de tous formats et de toutes couleurs - qui nous intriguaient, mais restaient pour nous indéchiffrables - étaient encore présents partout, et pas seulement sur les deux cents mètres du Mur de la démocratie de Xidan. Ces dazibao exprimaient les vœux et les craintes de leurs courageux auteurs, et aussi des poèmes, des chansons, des nouvelles. À moins qu’il ne s’agisse de dénonciations…
Notre groupe était logé à l’hôtel de l’Amitié (You Yi Ping Wang), un immense complexe d’architecture stalinienne, construit en 1952 pour abriter les techniciens soviétiques, et ceci jusqu’à leur départ en 1960. Une structure située dans un endroit excentré, au nord-ouest de Pékin (bien au-delà du Zoo). Un logement plus que sommaire qui nous faisait regretter de ne pas résider à l’hôtel de Pékin, réservé à des hôtes de marque que nous n’étions pas. Les organisateurs chinois étaient bien conscients des modestes conditions d’hébergement qu’ils nous offraient. Pour se faire pardonner, ils nous réservaient de temps à autre un véritable festin, un banquet dans une cantine d’usine ou un réfectoire d’école. Jamais par la suite, un voyage organisé en Chine ne nous a réservé un tel privilège…
En ce mois d’août 1979, l’atmosphère était chaude et moite, il pleuvait fréquemment. On peut craindre que cette humidité excessive ne perturbe les Jeux Olympiques de 2008. On ne voit pas beaucoup le soleil au mois d’août à Pékin. On a du mal à croire que cette ville se situe à la latitude de Naples, Madrid et Philadelphie.
Un drôle de voyage donc, mi-touristique, mi-culturel et mi-politique. Nous avons passé des journées à rencontrer des responsables d’entreprises, de coopératives et d’associations, qui nous vantaient les bienfaits et les mérites du régime. Comme nous étions bien disposés et disciplinés, nous nous efforcions de poser des questions censées être « intelligentes ».
Nous avions, pour notre part, bien préparé ce voyage, lisant les livres qu’il fallait avoir lu, ceux de Jules Roy, Le Voyage en Chine (en espérant que nôtre se passerait mieux !), de Claude Roy (Clefs pour la Chine, La Chine dans un Miroir) et, bien entendu, celui d’Alain Peyrefitte (Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera, paru en 1973). Je me souviens avoir offert cet ouvrage à notre gentille guide, qui se montrait très avide de livres et de magazines en français. Les publicités concernant les articles ménagers produits en Occident (télévisions, machines à laver le linge et la vaisselle, réfrigérateurs, etc.) l’intéressaient particulièrement. Un des participants lui a un jour offert un roman de gare, qu’elle lut pendant la nuit. Sa première question le lendemain, elle qui était engoncée dans sa vareuse gris bleu à col Mao, fût de demander ce que pouvait bien être « un décolleté vertigineux » !
Cela faisait plusieurs années que je m’intéressais à l’art chinois, lisant de multiples livres d’art et fréquentant les musées d’art extrême-oriental à Paris (Guimet, Cernuschi), Londres (British Museum, Victoria & Albert Museum), ou aux Etats-Unis (New York, Boston, Denver, Saint Louis, Los Angeles et San Francisco). Mais je me retrouvai lors de ce voyage en compagnie de spécialistes qui en savaient dix, vingt fois plus que moi. Une belle leçon d’humilité ! Et aussi un enseignement de base : la Chine est si grande et la civilisation chinoise si riche qu’avant de prétendre les connaître un tant soit peu, il faut beaucoup de temps, beaucoup d’études, beaucoup de persévérance et surtout effectuer de nombreux séjours sur le sol chinois.
À Pékin, nous avons, bien entendu, été surpris par les milliers, les centaines de milliers de vélos, aujourd’hui remplacés par autant d’automobiles, ainsi que les crachoirs dans les lieux publics. Pour être franc, nous avons alors gardé le souvenir d’une ville assez morne, peuplée de gens plutôt tristes. Des gens gentils, qui regardaient les faguo (Français) un peu comme des bêtes curieuses, avec lesquelles - par timidité ou pour obéir à une consigne, ils se gardaient de communiquer.
Comme guides, nous ne disposions que de l’épais Guide Nagel (publié en 1974) et de l’intéressant Guide de Pékin, d’Odile Cail (paru en 1973). Ces ouvrages nous ont aidé à prendre une première mesure de ce qui avait disparu récemment à Pékin, des temples en particulier, victimes de la folie de la révolution culturelle. Des destructions qui ne se sont pas arrêtées avec la fin de ce tragique événement. Depuis plusieurs années, la capitale de la Chine est un chantier perpétuel. Et c’est avec une nostalgie mêlée d’effroi - comme tout le monde - que nous voyons disparaître le vieux Pékin et surgir le Pékin d’aujourd’hui.
Depuis, je suis depuis retourné une bonne dizaine de fois à Pékin, attiré, aimanté par le mystère de la capitale chinoise. Et aussi par son peuple, ses habitants. Mais finies les visites en solitaire de la Cité interdite et du temple du Ciel, terminées les excursions au palais d’Été et à la Grande Muraille, où notre petit groupe d’une trentaine de personnes se déployait librement, seul à occuper ces lieux aujourd’hui envahis par les touristes, Chinois pour la plupart.
Mais pour notre part, le charme de Pékin et de ses habitants opère toujours. À Pékin, on ne peut qu’être possédé par le sentiment de la grandeur de la Chine, et aussi celui de devenir un peu chinois. L’histoire de Pékin est l’histoire de la Chine en miniature. C’est aussi pour cela que l’on retourne toujours dans la ville qui fut la capitale de l’Empire du milieu. |
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