Les deux nouvelles proposées ici ont en commun leur format —relativement court— et leur atmosphère : un mélange de réalisme et de fantastique. On y découvre avec bonheur la patte de l'écrivain, reconnaissable entre mille, avec ses réflexions ironiques ou désabusées, son recul non dénué de tendresse par rapport au ridicule de ses personnages, son attirance pour des caractères au psychisme ambigu, trouble, presque limite, son goût pour les situations comiques, voire grotesques, et ses notations poétiques.
Dans ces deux œuvres, on retiendra aussi l'arrière-plan historique : la Guerre russo-japonaise, tout juste achevée, avec la victoire du Japon, un événement majeur. Rappelons qu'il s'agissait de la première victoire d'un peuple asiatique sur des armées européennes. L'arrière-plan économique et culturel : le pays est en plein bouleversement, la modernisation s'effectue à marche forcée, les mentalités subissent une confrontation violente entre traditions —ou, parfois, superstitions— et ouverture à l'occident. Une effervescence intellectuelle certes très tonique, mais qui suscite aussi nostalgies, perte de repères, vertige et peur de l'inconnu.
Les échos illusoires du luth met en scène un jeune homme —Sôseki multipliera ses presque doubles : Botchan, Daisuke, le « je » morcelé du Mineur, etc— naïf, impressionnable, cherchant néanmoins à « résister » aux forces obscures, aux éléments hostiles, aux autres mieux armés intellectuellement. Après une nuit d'angoisse et d'incidents tragi-comiques, une aube mouvementée, une séquence hilarante chez un barbier, Yasuo retrouvera sa fiancée, et un « moi » régénéré et heureux.
Le goût en héritage a des visées plus ambitieuses. La mort est omni-présente, avec les soldats de retour de la guerre, la disparition de Kô, l'évocation d'une jeune et belle inconnue venue prier sur la tombe de Kô, les liens mystérieux qui se nouent entre cette jeune femme et la mère de Kô. L'atmosphère est sombre, onirique, traversée de fulgurances poétiques.
Les deux nouvelles inédites en français offrent indéniablement des qualités stylistiques de même niveau que les oeuvres déjà traduites de Soseki. Nous espérons que le lecteur en aimera l'humour, le climat fantastique, la beauté formelle qui en émane. |
"Ce sont des textes qui appartiennent plutôt au roman-essai. Une conversation intellectuelle, mais assez désinvolte, avec un visiteur, est le point de départ d'une réflexion sur la mort. (...) Associations d'idées, réminiscences, rapprochements fulgurants, hallucinations spectrales aussitôt tournées en dérision : Sôseki suit les sinuosités de son esprit, tout en s'en tenant à une situation réaliste assez triviale : c'est son système. Et le tout interprêté sur un ton comique et érudit". René de Ceccatty, le Monde.fr |