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Entretien avec Philippe Lacoche "Le chemin des fugues"

Surnommé le "hussard d'automne", Philippe Lacoche dévoîle une histoire touchante d'un homme perdu dans le monde de la technologie et de l'ultralibéralisme qui l'entoure.

Publié le mercredi 13 décembre 2017

 

 

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Collibris : Avant de parler de votre nouveau roman Le chemin des fugues, pourriez-vous vous présenter en quelques mots à nos lecteurs et nous parler de votre parcours ?

Philippe Lacoche :  Je suis journaliste de profession et écrivain. J’ai 61 ans. Je suis né à Chauny, dans l’Aisne, mais j’ai vécu toute mon enfance et mon adolescence à Tergnier, ville cheminote, très ouvrière et souvent communiste au cours de son histoire. J’ai suivi les cours d’une école de journalisme à Tours. Entre 1977 et 1979, j’ai travaillé dans la presse spécialisée rock (Best, Rock Hebdo, etc.) comme journaliste pigiste. Puis, je suis entré comme localier à L’Aisne Nouvelle, à Saint-Quentin, puis au Courrier picard en 1983, comme reporter, à Beauvais, dans l’Oise. Puis j’ai travaillé comme responsable de l’édition Picardie maritime, à Abbeville, du Courrier picard, de 1986 à 2003, tout en continuant à piger pour Best, puis pour la presse littéraire (Le Magazine littéraire, le Figaro Magazine, puis le Figaro littéraire, etc.). Je suis aujourd’hui journaliste au service culture du Courrier picard à Amiens ; je collabore à Service littéraire et épisodiquement à Causeur.

 

C : Certains vous ont donné le surnom d’ "hussard d'automne". Pourquoi ce surnom ? Selon vous, vous correspond-il ?

C’est l’écrivain et critique littéraire Roger Wallet qui m’a donné ce surnom. Je pense qu’il me correspond bien. J’aime le mouvement littéraire des Hussards (Michel Déon, Roger Nimier, Kléber Haedens, Jacques Laurent, Antoine Blondin, etc.) Automne ? C’est pour la mélancolie. Mes livres sont teintés de mélancolie et de nostalgie.

 

C : Dans votre nouveau roman Le chemin des fugues vous évoquez une région bien étrange : le Vaugandy. Etrange mais pas si imaginaire que cela… Qu’y a-t-il de si particulier à Vaugandy ?

Le Vaugandy est un peu le pays dont je rêve. Un pays où la modernité, les nouvelles technologies et l’ultralibéralisme détestable ne sont pas encore passés. Ou très peu. C’est un peu la France d’avant ; la France que j’aime. Celle des Trente glorieuses. Le Vaugandy ressemble beaucoup à la Thiérache, pays enclavé du Nord-Est de mon cher département de l’Aisne. Mais ça il ne faut pas le dire… C’est un secret. On murmure que peu de personnes sont parvenues à se rendre dans le Vaugandy. L’écrivain Sylvie Payet affirme y être allée. Elle en a ramené un texte étonnant qui, je trouve, correspond bien à cette contrées mystérieuse, sauvage et attachante qui, au printemps, ressemble à l’Irlande. Dans le Vaugandy, il y a des gens d’avant. Avec leurs valeurs, leur attachement viscéral à la France. Une France, qu’ils ne reconnaissent plus quand ils quittent le Vaugandy. Dans le Vaugandy, il y a encore des épiceries à l’ancienne qui sentent le savon de Marseille, la charcuterie et les harengs saurs. Il y a aussi des cafés dans lesquels on peut fumer. On y boit des boissons fortes et étranges ; on y croise des animaux peu communs (ours, aurochs, volatiles de races inconnues, etc.) Les banques y sont rares ; les agences intérim aussi.

 

C : C’est dans ce lieu que Pierre Chaunier, le personnage principal de votre roman a choisi de "fuguer". Le nom Chaunier est-il la contraction de Chauny et Tergnier, les terres de votre enfance ?

Exactement. Chaunier est la contraction de Chauny et de Tergnier, les villes de mon enfance. On ne quitte jamais vraiment le pays de son enfance.

 

C : Pierre Chaunier est un nostalgique des Trente Glorieuses. Et s’il y a bien une chose qu’il a en aversion, ce sont les nouvelles technologies ! Il entretient d’ailleurs une relation très douloureuse avec son ordinateur… Et vous ? Quelle part de vous-même peut-on retrouver dans ce personnage ?

Je déteste les nouvelles technologies ; elles m’ont fait beaucoup souffrir. Je n’y comprends rien. Ce monde me semble absurde. Les nouvelles technologies sont des catins ; le capitalisme est son maquereau. 

 

 C : Nostalgie, mélancolie, mal de vivre… Pierre Chaunier est un être meurtri qui n’arrive finalement plus à se mouvoir dans le présent et à avancer vers l’avenir. Seule échappatoire : un retour aux sources ?

Oui, c’est ça ; il retourne dans une manière de Pays de Cocagne.

 

C : Vous ne mâchez pas vos mots sur les maux de notre époque actuelle. N’a-t-elle selon vous que des aspects négatifs ?

Je ne l’aime pas, c’est vrai ; elle me le rend bien, la garce ! Ce n’est pas tant l’époque qui me dégoûte, c’est plutôt cet ultralibéralisme délétère et cette mondialisation économique détestable qui nivelle tout. J’aime mon pays avec ses spécificités, ses régions, ses fromages, ses vins, ses poissons, ses filles. Je suis un Français définitif même si j’adore les autres pays. J’ai aussi envie qu’ils gardent leurs singularités.

 

C : Pouvez-vous nous parler de l’Orangée de Mars. Qui est-elle ? Que symbolise-t-elle pour Pierre Chaunier ? Comment lui avez-vous donné vie ?

Pierre Chaunier est follement amoureux de l’Orangée de Mars, mais il a été meurtri et fracassé par ses précédentes histoires d’amour ; il a donc peur de s’engager. L’Orangée de Mars est une très jolie dame (une vraie dame d’une soixantaine d’années ; pas une jeune fille), très brune, naturelle et indépendante. Je ne lui ai pas donné vie ; c’est elle qui m’a redonné un peu de vie.

 

C : Il est beaucoup question d’alcool dans votre roman. Le narrateur entreprend même une cure de désintoxication à la clinique des Ombres dirigée par le professeur Fougloire. Sacrée clinique ! Sacré professeur ! Les passages du livre relatifs à ce séjour dans cette clinique laissent une impression amère et de malaise. Etait-ce votre intention ?

La Vaugandy est un pays merveilleux ; c’est aussi celui de tous les excès. L’épisode de la cure et de la clinique est un délire total. Le professeur Fougloire est fou. Si ce passage génère une impression de malaise, je prie mes lecteurs de bien vouloir m’en excuser. Je voulais les faire sourire, voire rire. Je pensais à Marcel Aymé et à Jacques Perret en écrivant ces lignes.

 

C : Parmi les personnages de votre roman, celui d’Ulrich est tout particulièrement intéressant. On le découvre via le regard de ses "compagnons de beuverie" qui le définissent par ses origines, par les actes de ses ancêtres, bien plus que par ce qu’il est dans l’époque actuelle. On n’échappe donc pas à son passé ?

Chaunier et Depard n’aiment pas trop nos bons amis d’Outre-Rhin qui sont venus nous rendre trois visites, pas forcément de courtoisie. Ils ne pardonnent rien au nazisme qui reste l’abomination inégalée, une horreur absolue. Ils n’ont rien, au fond contre les Allemands ; ils trouvent simplement qu’on ne doit jamais pardonner au nazisme. Leur région – celle de Chaunier et Depard - a été martyrisée. Certains membres de leurs familles, résistants, ont été torturés, ou ne sont jamais revenus des camps. Alors, quand ils comprennent que les premiers résistants à Hitler étaient allemands (certes peu nombreux !), ils se sentent un peu cons. Tout naturellement, ils fraternisent avec Ulrich, comme ont pu fraterniser, en 14-18, certains soldats français et allemands qui, au fond, voulaient combattre la guerre. Là, Chaunier, Depard et Ulrich fraternisent avec l’arrière-pensée de foutre en l’air, un de ces jours, cette saloperie de capitalisme qui a tout pourri.

 

C : Il y a une expression récurrente (et très frustrante) dans votre roman : "Sacré Jaunard !". Jaunard faisant référence au personnage de Patrice Jaunard, réceptionniste de l’hôtel l’Amour du prince. Mais qui est vraiment ce Jaunard ?

Jaunard, c’est le Destin de Chaunier. Celui qu’il ne comprend pas, qui est toujours là sur sa route. Celui qu’il ne contrôle pas. Sacré Jaunard !

 

C : Un petit portrait chinois ça vous tente ?

Oui.

 

C : Que seriez-vous si vous étiez :

 

- un livre : Villa triste, de Patrick Modiano.

 

- un objet : Une canne à pêche.

 

- une peur : vivre éternellement.

 

- un bruit : le bruit des locomotives à vapeur qui, au début des années 1960, passaient encore sous la passerelle de ma chère ville de Tergnier (Aisne).

 

- une invention : la Kalachnikov, arme sacrée qui, à Stalingrad, fit reculer le nazisme. Ne jamais oublier le courage de nos bons amis soviétiques, svp.

 

- une émotion : un coup de foudre

 

- un animal : le chat.

 

- un lieu : Tergnier, au cours des sixties et de ma chère Cité Roosevelt.

 

- un adage : "J’ai fait ce que j’ai pu."

 

C : On dit souvent qu’on est ce qu’on lit. Et vous Philippe, que lisez-vous ?

Roger Vailland, Patrick Modiano, tous les hussards (Blondin, Déon, Haedens, Nimier, Laurent, etc.), Jacques Perret, Marcel Aymé, Blaise Cendrars, Paul Morand, Maupassant, Henry Miller, Stendhal, Laclos, Drieu le Rochelle, Bernanos, Léautaud, Simenon, Léon Daudet, Paul Nizan, Radiguet, etc.

 

C : Un mot de votre actualité 2017 : séances de dédicace ? Salons ? …

 Salon de Besançon (vendredi 15 et samedi 16 septembre), Fête de l’Humanité (dimanche 17 septembre), librairie Martelle, à Amiens, dans la Somme (jeudi 21 septembre), Furet du Nord, à Beauvais, dans l’Oise (samedi 23 septembre), Village du livre de Merlieux (dimanche 24 septembre), librairie Cognet, à Saint-Quentin, dans l’Aisne (samedi 14 octobre), Comédie de Picardie, à Amiens (mardi 14 novembre), salon de Creil, dans l’Oise (samedi 18 et dimanche 19 novembre), Escale des lettres, gare Saint-Sauveur, à Lille, dans le Nord (samedi 2 décembre).

 

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Propos recueillis par Emilie Bonnet, Collibris- L'ivre à lire

 

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Philippe Lacoche

Philippe Lacoche est romancier et nouvelliste. Il a publié une quinzaine de livres, notamment Un léger désenchantement (Flammarion 2000), récompensé par le Prix Populiste. Il est aussi journaliste au Courrier Picard et critique au Figaro littéraire.
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